La censure est un casse-tête pour la TV afghane

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AfghanistanLa censure est un casse-tête pour la TV afghane

Laila Rastagar passe ses journées à cacher des idoles hindoues et les corps d'autres femmes sur son écran d'ordinateur.

La jeune Afghane, qui porte le foulard, s'attache à supprimer de feuilletons indiens et coréens tous les éléments susceptibles de heurter la sensibilité des téléspectateurs de son pays.

Avec sa souris, elle «floute» une clavicule, une rotule ou une statue de Bouddha. A 22 ans, Laila fait partie de l'équipe employée par Tolo TV, la chaîne de télévision la plus populaire d'Afghanistan, pour appliquer la censure et trouver le bon équilibre des programmes au carrefour de l'Islam radical, des valeurs traditionnelles et de l'Occident. Mais la ligne à suivre est souvent floue elle aussi.

Depuis la chute des talibans en 2001, la télévision s'est développée en Afghanistan. Onze chaînes privées et une chaîne d'Etat émettent aujourd'hui à Kaboul. Plus de 80% des habitants possèdent des téléviseurs en ville et plus de 20% dans les zones rurales, selon l'Asia Foundation.

Mais ces dernières années, les autorités se sont penchées davantage sur le contenu des programmes télévisés, reflétant un désir croissant de contrôler la culture afghane sur fond d'aggravation de la violence extrémiste. Certaines chaînes sont devenues plus conservatrices et d'autres plus «contestataires».

La limite entre ce qui est acceptable ou pas peut être difficile à définir dans ce pays musulman où les burqas obligatoires sont venues remplacer, sous le régime des talibans, les mini-jupes que portaient les étudiantes dans les années 1970. Aujourd'hui, la société tente de se situer dans cet entre-deux.

A Tolo TV, chaîne créée en 2004 par des Afghans ayant grandi en Australie, la direction supprime tout ce qu'elle juge à même de choquer: genoux, décolletés, nuques, dos, ventres dévoilés par des saris indiens, mais aussi adolescents dansant ensemble dans une discothèque ou baisers sur la joue... Les références à des religions autres que l'Islam passent aussi à la trappe.

Laila Rastagar s'emploie à rendre ces suppressions invisibles, et fait appel en dernier recours aux carrés pixellisés. Car, dit-elle, ils «attirent plus l'attention sur ce qui manque». Un collègue se consacre à la série américaine «24 heures Chrono», d'autres aux clips vidéo où, parfois, la moitié de l'écran doit être remplie de carrés flous.

Avec 60% de parts de marché, Tolo TV -dont le nom signifie lever du soleil en dari- joue un rôle clef dans la définition de la culture contemporaine afghane. Au-delà des nouvelles et des divertissements produits à l'échelle locale, la chaîne propose des «soap operas» indiens et coréens, qui comptent au nombre des programmes les plus populaires, et des clips vidéo de stars régionales. Les Afghans sont également friands de séries américaines du type «24 heures Chrono».

Quant aux cas de censure qui auraient pu viser des programmes afghans proposés par Tolo TV, Abdullahi Abir, l'un des censeurs de la chaîne depuis quatre ans, n'en voit «malheureusement, pas!», en cachant un large sourire derrière un foulard. «Les Afghanes portent trop de vêtements pour cela».

Mais des incidents ont eu lieu. Au printemps, le ministère de l'Information a réprimandé Tolo TV pour avoir montré des Afghans, femmes et hommes, dansant ensemble dans une émission. Abir observe en outre une pression gouvernementale croissante depuis deux ans.

Le gouvernement a tenté d'interdire en avril plusieurs feuilletons indiens au motif qu'ils ne représentaient pas la culture afghane. Si la plupart des chaînes se sont pliées à ses injonctions, Tolo TV a refusé et avancé que le ministère n'avait pas le droit d'interdire des programmes dans leur totalité. L'affaire est allée devant les tribunaux et le contentieux n'est pas réglé.

La législation sur les médias est vague en Afghanistan, commandant aux diffuseurs de proposer des programmes «dans le cadre de l'Islam». L'autocensure peut être le meilleur moyen de devancer le courroux d'une commission de surveillance établie par les autorités.

Reste que, pour le ministère de l'Information, des chaînes comme Tolo représentent un problème dans la mesure où elles sont dirigées par des Afghans qui ont grandi à l'étranger. Plus de cinq millions de personnes dans ce cas ont regagné le pays depuis 2002. «C'est une société qui n'a pas encore émergé de la guerre. Et notre jeune génération qui a grandi peut-être au Pakistan, en Iran, n'a pas connaissance de notre culture», fait valoir le ministre de l'Information Abdul Karim.

Certaines chaînes osent plus que Tolo TV en matière de programmation. Emrose TV, dont le nom veut dire «Aujourd'hui», diffuse des clips vidéo et des feuilletons étrangers sans «flouter» les images qui pourraient être jugées inconvenantes. Elle n'a que neuf mois d'existence et son audience est encore très faible.

«Vous pouvez voir la même chose sur un DVD ou grâce à une antenne parabolique. Nous montrons seulement l'original», explique Najibullah Kabuli, propriétaire d'Emrose. «La télévision d'Etat montre des femmes qui chantent sans porter de foulard... Alors quelle est la différence entre ça et le haut de la poitrine d'une femme?». Et Najibullah d'ajouter, après un récent rappel à l'ordre de sa chaîne pour n'avoir pas diffusé de programmes religieux en pleine fête d'Achoura en janvier: «S'ils veulent» de «la religion, ils peuvent regarder les autres chaînes». (ap)

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