Toujours plus de corps légués à la science

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SuisseToujours plus de corps légués à la science

Les universités suisses héritent désormais de corps à étudier en suffisance, après des années de pénurie.

La conservation d'un corps exige de l'espace, du personnel et un équipement adéquat.

La conservation d'un corps exige de l'espace, du personnel et un équipement adéquat.

Keystone

Les Suisses qui décident de donner leur corps à la science sont toujours plus nombreux. Après des années de pénurie, les universités en reçoivent enfin suffisamment. Vieillissement de la population ou volonté de faire des économies: plusieurs raisons président à cette tendance.

Chaque année l'Université de Lausanne reçoit entre 50 et 60 annonces de décès, un nombre en augmentation, note Jean-Pierre Hornung, professeur d'anatomie. Le constat est partagé par son homologue de l'Université de Zurich, Oliver Ullrich. Les besoins s'élèvent à 80 corps par an en moyenne, un chiffre que «nous obtenons sans problème», observe-t-il. Même son de cloche du côté de l'Université de Bâle. La haute école en reçoit entre 45 et 50, soit une hausse de 28% au cours des six dernières années, indique le professeur d'anatomie Magdalena Müller-Gerbl.

Plusieurs facteurs se conjuguent pour expliquer cette hausse, explique Jean-Pierre Hornung. Une des causes est le vieillissement de la population. La plupart font ce choix à la fin de leur vie, vers 85-90 ans et elles sont plus nombreuses. Beaucoup le font aussi au moment de leur retraite, vers 60-70 ans.

Motifs économiques

Le phénomène est également dû à un changement sociétal. Les aînés sont plus indépendants ou vivent en EMS. Ils n'ont plus de lien avec leur famille ou n'entretiennent pas un contact étroit.

Ils prennent donc des mesures pour ne pas représenter une charge pour leurs proches, poursuit le professeur Jean-Pierre Hornung. Une façon de ne pas faire peser les coûts sur leur famille, car les universités paient souvent les frais. Les motifs économiques sont sûrement une des principales causes, renchérit Magdalena Müller-Gerbl. A Lausanne, des obsèques coûtent par exemple entre 2700 et 3000 francs.

De nombreux donateurs veulent aussi faire «quelque chose d'utile et de bien» pour les médecins de demain. «Je peux encore servir après ma mort», résume un sexagénaire qui a choisi de donner son corps à l'Université de Genève. Mais ce choix n'est pas facile à accepter pour ses proches, note-t-il.

Refus possible

Autre difficulté pour la famille, l'attente. Les dépouilles restent deux à trois ans à l'université. Il faut une longue préparation - en raison notamment de l'embaumement - entre la réception du cadavre et la dissection. Cela peut donc durer plusieurs années avant que le corps soit incinéré et inhumé, relève Oliver Ullrich. Une vingtaine sont en outre exclus en raison de leur état (maladie, infection ou un accident par exemple). Dans ce cas, c'est à la famille de s'acquitter des frais.

Enfin, il arrive qu'une dépouille ne soit pas acceptée, faute de place. La conservation d'un corps exige de l'espace, du personnel et un équipement adéquat. En 2014, une découverte macabre à l'Université de Madrid avait défrayé la chronique: des journalistes d'El Mundo étaient tombés sur près de 250 cadavres entassés dans les sous-sols de l'établissement.

Ce scénario ne risque pas de se produire en Suisse où les règles sont très strictes. L'Université de Bâle refuse par exemple 4 à 5 corps par année académique. L'Université de Lausanne a par exemple une capacité de stockage de 80 corps. Elle en utilise 30 à 40 par année académique. Et il lui est également arrivé de devoir en refuser quelques-uns au cours des deux dernières années.

Pas d'obèses

Avant, c'était l'inverse: on devait annuler les cours, faute de corps, ironise Jean-Pierre Hornung. Il y a quarante ans, la pénurie était si importante que les corps obèses étaient également admis. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, car une dissection sur ce type de morphologie est difficile, voire impossible, explique-t-il. Ce refus vise à garantir la meilleure formation possible. Car «les besoins sont bien là», insiste le professeur. Avec la progression du nombre d'étudiants en médecine, ils ont également augmenté.

Malgré les progrès technologiques, comme l'autopsie virtuelle ou les simulations d'opérations, le travail sur le corps humain reste déterminant pour étudier en détail l'anatomie et pratiquer la chirurgie.

L'étudiant apprend également à gérer son rapport à la mort, une approche primordiale. Le don du corps à la science est donc une démarche essentielle pour la médecine, soulignent les deux professeurs. «C'est un geste exemplaire». (nxp/ats)

(NewsXpress)

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