Les têtes brûlées ne font pas long feu en base jump

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Sport extrêmeLes têtes brûlées ne font pas long feu en base jump

Les accidents de parachutisme extrême soulèvent régulièrement la polémique quant aux mesures de sécurité. Celles-ci sont pourtant loin d'être prises à la légère par les sauteurs.

Oliver Dufour
par
Oliver Dufour
Grâce aux «wingsuits», le sauteur peut plus facilement s'éloigner des obstacles.

Grâce aux «wingsuits», le sauteur peut plus facilement s'éloigner des obstacles.

«Encore un mort en base jump» peut-on lire dans la presse à intervalles irréguliers depuis les années 80. Le dernier cas en date remonte au 15 septembre dernier à Lauterbrunnen (BE), la Mecque suisse du parachutisme extrême. Le base jump, c'est certain, comporte des risques que nul ne peut ignorer (lire encadré). D'aucuns voient comme du suicide le fait de se jeter dans le vide pour atteindre plus de 150km/h avant de freiner à l'aide d'un parachute. Pourtant, les partisans de cette discipline ultime se montrent bien plus précautionneux qu'il n'y paraît.

Yves Grospierre, 41 ans, exerce avec bonheur cette activité depuis plus de sept ans. «Je totalise plus de 300 sauts», révèle ce courtier en immobilier, qui n'est pas près de ranger son parachute. «J'ai eu un ou deux soucis à la cheville lors d'atterrissages, mais jamais rien de grave. J'ai par contre assisté à un cas plus tragique, où l'une de mes connaissances est décédée.» Est-ce à dire qu'un base jumper se condamne forcément? «Bien sûr que non», rétorque le Nyonnais, qui estime que la mort n'est pas toujours au bout du chemin en cas d'accident. «Comme dans d'autres sports, 90% des cas problématiques sont dus à une erreur humaine. On peut donc les prévenir. Les journalistes expliquent parfois un fait divers par le fait que le parachute s'est ouvert trop tard. C'est un peu comme si on disait qu'un automobiliste a heurté un mur parce que sa voiture n'a pas freiné à temps!»

Imiter les pros est périlleux

Chef des engagements à la base d'Air Glaciers de Lauterbrunnen, Christian Häsler abonde dans le même sens. «Nous estimons qu'il s'effectue aujourd'hui entre 10'000 et 13'000 sauts par année dans la région, été comme hiver. Les dizaines d'accidents sont donc plutôt moindres, vues sous cet angle. C'est juste qu'en cas de gros couac, les médias en parlent plus.» L'homme est d'avis qu'il y a une vraie relation de confiance entre les sauteurs et son service. Air Glaciers a installé des panneaux avec son numéro de téléphone pour inciter les amateurs de sensations fortes à se renseigner sur l'état du trafic aérien et des zones de sortie. «Dans l'intérêt de la sécurité, la grande majorité joue le jeu», révèle Christian Häsler. «Et nous ne pouvons pas interdire le base jump (lire encadré). Ce n'est de toute façon pas dans l'intérêt de la commune, qui profite bien de cette publicité.»

Selon Yves Grospierre, un base jumper qui veut durer longtemps doit se préparer en conséquences. «Les têtes brûlées font une carrière courte dans notre sport. Ceux qui essaient d'imiter les vidéos pros qu'ils voient sur Internet en ont souvent pour leurs frais.» Le Vaudois assure avoir passé deux mois à apprendre à rigoureusement plier sa voile avant de s'élancer. Ensuite, pour mettre toutes les chances de son côté, sa routine le pousse à se renseigner toujours sur le lieu, la météo et les spécificités de la région où il saute. Il lui arrive parfois de renoncer à sauter, même après avoir parcouru une longue distance jusqu'au bon «spot». «Lorsqu'on ne connaît pas, c'est bien d'être à l'écoute des locaux. Ça m'avait été utile à la Réunion. Plutôt que de me jeter à l'aveugle depuis un pont qui m'attirait, j'ai demandé l'avis d'un gars sur place. Il a apprécié ma démarche et m'a indiqué la meilleure façon de procéder. Nous sommes depuis devenus bons amis.»

Plus de sauteurs, moins d'accidents

Moins expérimenté, Steve Martin ne compte qu'une vingtaine de sauts à son actif. Ce médecin de 31 ans n'en est pas moins vigilant lorsque l'envie lui prend d'imiter Icare. «Quand je ne pratiquais que la chute libre, je me disais que le base jump était trop dangereux. Puis j'ai découvert qu'une bonne préparation limite les accidents. Car le vrai risque, c'est justement de ne pas penser à ceux-ci. Il faut savoir dire non quand on a un doute.» Un autre facteur à ne pas négliger est de toujours sauter à plusieurs, jauge Steve Martin, car un jumper qui se blesse seul a moins de chances de s'en sortir. «C'est le premier conseil qu'on m'a donné. Il faut savoir écouter les autres quand ils partagent leurs expériences. Il s'agit d'un milieu assez fermé où les tuyaux se communiquent peu.»

Le Dr Bruno Durrer a pour sa part soigné plus d'un parachutiste malheureux dans son cabinet médical de Lauterbrunnen. Il tient même des statistiques rigoureuses. Depuis 1994, il a recensé 140 accidents, dont 22 mortels, pour une moyenne de 10'000 sauts annuels. «Le nombre de vols augmente et celui des accidents diminue», se réjouit-il. «En 2008, nous avons eu 24 accidents, puis 17 en 2009 et seulement 12 jusqu'ici cette année, dont un seul mortel. C'est une situation similaire à ce qui s'est produit aux origines du parapente. Grâce à de meilleures connaissances et à l'information qui circule, on peut mieux prévenir.» Les combinaisons ailées, ou «wingsuits», ont par exemple fait beaucoup pour la sécurité en permettant au sauteur de planer loin de la falaise et d'éviter de s'y encastrer. Sur Internet une liste des disparus en base jump a été créée avec l'idée d'éviter à d'autres de commettre les mêmes erreurs. Chaque incident fatal y est répertorié. A ce jour, on en compterait 155 dans le monde. Quant aux inconscients accros à l'adrénaline, le Dr Durrer n'est pas dupe. «Il y en a toujours un certain nombre, mais c'est pareil en motocyclisme ou ailleurs. Une minorité d'idiots fait de la mauvaise publicité aux autres.»

Quand tout se passe bien…

…et quand ça casse.

(Photo: photopresse)

Définition

Le nom «base» résulte d’un acronyme de la langue de Shakespeare. Ces quatre lettres signifient: B - pour building (bâtiment), A - pour antenna (antenne), S - pour span bridge (pont) et E - pour earth cliff (falaise), soit les points d’envol les plus courants pour les adeptes du base jump. En règle générale, on saute depuis une hauteur minimale de 80m, mais on peut aussi grimper jusqu’à plus de 900m. Alors que la chute libre se pratique depuis un avion à plus haute altitude. La voile de base jump est volumineuse (environ 25m2). Elle ne doit pas être techniquement performante, mais doit se gonfler rapidement.

Ce que dit la loi

Il n’existe pas de législation empêchant le base jump en Suisse. Les sauteurs n’étant pas considérés comme des objets volants tels que définis par l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC). Il est toutefois interdit de survoler des réserves naturelles, tout comme en deltaplane ou en parapente. «On nous demande aussi parfois de respecter la période de nidification dans certains endroits», note Yves Grospierre. «Tant que nous jouons le jeu, que nous ne causons pas de dégradations et ne mettons pas en danger la vie des autres, il n’y a pas de problème.»

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