Le père d'Isabelle Caro parle«Les médecins ont tué ma fille en l'endormant»
Christian Caro sort de son silence pour que la vérité éclate au sujet de la mort de sa fille, la célèbre anorexique française. Interview exclusive.
Christian Caro enregistre un morceau en hommage à sa fille avec Vincent Bigler, à Fontaines (NE). (vidéo: fabrice aubert)
Monsieur Caro, comment est décédée votre fille?
Christian Caro: Elle a été hospitalisée le 16 novembre 2010 pour un mal de ventre. Sur demande de ma femme, elle a été emmenée par les pompiers à l'hôpital Bichat, à Paris. Elle a expliqué aux médecins ce qui se passait et leur a parlé de sa maladie. Les médecins ont dit: 'On va faire des examens mais pour pas que vous soyez gênée on va vous endormir'. Chose qu'ils n'auraient jamais dû faire. Isabelle est décédée le 17 en début d'après-midi. Elle est morte parce qu'ils l'ont débranchée. Deux médecins nous ont pris à part avec ma femme dans un bureau et nous ont dit: 'Vous savez de toute façon votre fille n'avait pas envie de vivre'. Ils l'ont abrégée. Il faut faire vite parce qu'il y a du monde qui attend.
C'est donc le fait de l'endormir qui l'a tuée?
Oui, bien sûr. On n'endort pas quelqu'un dans son état. Quelques semaines avant, elle avait été hospitalisée dans un autre hôpital. Ne serait-ce que pour faire un prélèvement, le médecin ne voulait même pas l'insensibiliser localement pour ne pas créer de risque. Et là on l'endort carrément. C'est l'envoyer à la mort tout de suite. Nous avons donc déposé plainte auprès du procureur de la République, à Paris, pour homicide involontaire.
Comment avez-vous réagi quand les médecins vous ont dit qu'elle n'avait plus envie de vivre? Vous vous êtes plaints?
J'étais scandalisé. Mais on n'a pas à discuter avec ces gens-là, ce sont des techniciens et il n'y a aucune discussion possible. C'est 'On la débranche parce qu'il y en a d'autres qui arrivent'. En plus ma fille n'avait qu'une envie: vivre. Encore la veille on en parlait tous les deux. Quand elle est rentrée du Japon, j'étais avec elle pour défaire ses valises et elle m'a dit: 'Maintenant j'ai hâte, je vais démarrer mon film dans les jours qui suivent'. Elle avait le rôle principal d'un film intitulé «Le monde du silence». Une production de Ludovic Andolfo.
Ce sont donc les médecins qui ont tué votre fille?
Ah ben oui, bien sûr. Je n'ai jamais vu ça, c'est incroyable. Elle qui a parcouru le monde pour sauver les autres, on l'achève. Elle était allée à Tokyo pour des émissions de télévision pour aider des gens. Elle était allée dans des écoles pour sensibiliser les jeunes au problème de l'anorexie. Elle savait qu'elle-même avait du mal à s'en sortir, mais elle essayait quand même de mettre en garde les autres contre tous les problèmes de l'anorexie.
Plusieurs personnes l'ayant vue récemment disaient qu'elle avait l'air d'aller mieux…
Oui, ça allait un peu mieux mais elle avait beaucoup de hauts et de bas.
Le fait qu'elle voyage beaucoup ne vous gênait pas?
Si, j'étais contre le fait qu'elle aille au Japon. Mais elle est majeure, je ne pouvais rien dire. Les médecins me l'ont assez répété: 'Votre fille elle est majeure, elle fait ce qu'elle veut'.
Elle est partie seule au Japon?
Non, elle est partie avec une amie qui est hospitalisée pour une dépression depuis le décès d'Isabelle. Elle est catastrophée.
Elle était suivie par un médecin?
Par pas mal de médecins, oui.
Vous aviez l'impression qu'elle arrivait à s'en sortir?
C'était un combat permanent.
Comment était votre situation familiale?
Nous étions une famille très soudée, très unie et nous nous sommes beaucoup battus pour notre fille. Ma femme et Isabelle étaient très proches. Elles avaient une relation fusionnelle. En fonction de ce que ma fille faisait, j'essayais de la suivre discrètement - tout en faisant mon travail d'ingénieur du son - afin de toujours garder un petit œil sur elle.
Elle vivait chez vous?
Non. Elle venait de quitter son appartement de Marseille et en avait acheté un autre à Paris. Mais elle avait aussi son appartement chez moi, à la campagne à côté de Paris. Elle revenait tous les week-ends.
Pourquoi avez-vous voulu garder son décès caché?
J'ai essayé de bloquer la presse parce que je voulais des obsèques dans l'intimité, en famille. Et je ne voulais pas que la presse s'en mêle, avoir une horde de photographes et de caméramen devant chez moi. On est très pudiques dans la famille. Je voulais même attendre le début du mois de janvier pour en parler parce que je ne pouvais pas.
La nouvelle a eu un écho mondial, vous vous y attendiez?
Pas du tout. Je savais que ma fille était connue en France, mais c'est tout. Jamais je n'aurais pu imaginer cela. Toute la famille a été bluffée. Ce petit bout de bonne femme qui tenait le monde à bout de bras, c'est incroyable. Je suis écœuré, franchement. Je me suis alors dit que je ne pouvais pas laisser ça comme ça. Il faut qu'on arrive à faire progresser ce qu'elle avait mis en place.
Isabelle savait qu'elle avait une pareille renommée?
Oui elle le savait. Mais elle était très pudique et ne parlait de rien. Même le film qu'elle préparait depuis deux ans, je n'ai été mis au courant qu'en septembre dernier.
Sa renommée est due à l'affiche de Toscani. Comment cela s'était passé à l'époque, vous l'aviez encouragée à le faire?
Ah non, pas du tout. En plus à cette époque-là, ma fille était assez fragilisée. Elle a été convoquée pour cette séance photo sans savoir ce qu'elle allait faire. Elle s'est fait prendre dans un piège et n'a rien pu faire. Elle se rendait en Italie pour faire des photos d'art. Mais Toscani lui a fait signer des papiers avant de poser et elle ne pouvait plus revenir en arrière. C'est scandaleux, mais c'est le personnage. Vous avez vu ce qu'il a dit au sujet de ma fille après son décès? C'est scandaleux de raconter ça sur une fille qui vient de mourir. Et qui lui a fait gagner aussi de la notoriété. Le producteur du film sur lequel travaillait Isabelle a d'ailleurs porté plainte contre Toscani pour divulgation de choses fausses.
Comment Isabelle avait vécu les suites de cette photo?
Elle a eu beaucoup de mal à vivre cette campagne. Je me rappelle quand elle était partie à Milan, elle s'est retrouvée devant ses affiches et m'a appelé pour me dire qu'elle était terrorisée.
C'est à partir de là qu'elle a décidé d'en faire un combat?
Oui. Elle s'est dit: 'C'est fait je vais en faire un combat et Toscani je ne veux plus en entendre parler donc je me bats contre lui'. Parce qu'elle avait une force, une puissance énorme, il ne fallait pas lui marcher sur les doigts de pieds. Elle a donc refusé qu'il la prenne sous contrat et a dénoncé par la suite sa façon de travailler. C'est pour ça qu'il se venge dans la presse. Il n'accepte pas de se faire commander par une petite môme.
Comment est venue l'anorexie d'Isabelle?
Ça je ne veux pas en parler. Cela se saura dans quelques temps parce que je suis en train de déposer une plainte contre qui de droit. C'est un événement subit qui s'est produit alors qu'elle avait 22 ans. C'est une chose qu'on peut s'imaginer dans ce milieu du showbusiness… et cela a été radical. Ma fille m'avait dit qu'elle partait en tournée jouer une pièce. Tous les soirs elle nous appelait pour nous dire que c'était super. Et en réalité elle était chez elle et ne mangeait plus depuis deux mois et demi. C'est un voisin qui, un jour, a appelé mon ami propriétaire de l'appartement en lui disant: 'Il y a un problème là, j'ai vu la fille de Christian, il faut absolument le prévenir, il y a un grave problème'. Tout s'est déclenché comme ça, en janvier 2002.
Un autre drame est survenu récemment…
Ma femme a mis fin à ses jours la semaine passée. A la base, elle s'est sentie coupable d'avoir fait hospitaliser ma fille à Bichat. Ma fille ne voulait pas aller dans cet hôpital parce qu'elle avait déjà été une fois aux urgences et ne comprenait pas qu'ils refusent une transfusion à une dame de 70 ans parce qu'il fallait garder le sang pour des jeunes. Mais les pompiers l'ont envoyée à Bichat, donc mon épouse s'est sentie responsable. Elle avait ce poids sur la tête, une culpabilité énorme. Et à cela est venu s'ajouter la presse, surtout une interview de Toscani qu'elle a réussi à voir, même si j'ai essayé de filtrer au maximum. Et ça, elle ne l'a pas supporté. Déjà qu'elle ne supportait plus l'absence de sa fille. Je pensais qu'elle aurait tenu le coup. Pour l'inhumation de ma fille on a fait construire une belle petite chapelle toute en pierre par un sculpteur. Elle avait dit qu'on ferait une cérémonie en invitant la presse… et elle est allée la rejoindre dans la chapelle.
Et vous, comment faites-vous pour surmonter ces terribles épreuves?
J'arrive à tenir le coup parce que j'ai beaucoup d'amis qui sont venus de Paris le lendemain matin. Et je suis un bélier donc je suis fort, les cornes en avant comme on dit.
Le projet que vous travaillez avec Vincent Bigler vous aide aussi à aller de l'avant?
Oui, ça me donne beaucoup de force. En plus ça rejoint mon métier donc j'ai pris ça à cœur dès que j'ai pu joindre Vincent. J'avais vu son nom dans la presse et j'ai retrouvé son contact dans les mails de ma fille, alors je l'ai contacté.
Vincent Bigler: J'ai reçu un mail d'Isabelle Caro donc ça m'a fait un choc! J'ai directement appelé Christian. On a passé 35 minutes au téléphone. Il m'a demandé si on pouvait se rencontrer et on s'est vu à Lyon. Il m'a fait écouter le disque de sa fille et ça nous a beaucoup touchés. Il nous a demandé de faire quelque chose pour l'association qu'avait créée sa fille et nous avons tout de suite accepté. L'idée est donc venue de retravailler mon morceau «J'ai fin» en ajoutant la couleur des violons chère à sa fille. On va donc faire un single avec ce titre et un autre sur lequel Isabelle chante et joue du violon.
C. C.: C'est un morceau qu'on avait fait en 2001. Ralph Bernet a composé la musique et Gérard Layani les paroles. Ma fille avait fait tous les arrangements avec moi. J'ai loué le Palais des Congrès à Paris pour l'enregistrer. C'est elle qui chante et joue tous les violons.
On ne connaît pas son côté musicienne…
C. C.: Non. Mais elle avait quand même commencé le violon à 4 ans. Elle a un bac violon et avait joué à la messe du Pape quand Jean-Paul II était venu à Paris. Juste au moment où on commençait à promouvoir son disque elle est tombée malade donc j'ai été obligé de tout arrêter. Elle ne pouvait plus jouer de violon par manque de force et ne voulait plus en entendre parler. J'ai demandé à Vincent qu'on mette ce morceau sur le disque parce que je voulais rendre hommage à ma fille. C'est aussi un remerciement à tous les gens qui m'ont soutenu.
V. B.: Moi, j'ai tout planté pour me lancer dans ce projet. Mais il n'y a rien de mesquin puisqu'on va reverser l'intégralité des bénéfices à l'association.
C. C.: Je ne sais pas si ce sera la suite de l'association qu'elle a créée ou une fondation, il y a des côtés juridiques que nous sommes en train d'étudier. Mais nous avons déjà reçu les soutiens de nombreuses personnalités. Il y a le producteur Andolfo, Luc Besson avec qui elle avait tourné, Monica Bellucci qui était une amie intime d'Isabelle ou encore Patrick Poivre d'Arvor. Ce dernier était très lié avec ma fille puisque la sienne était anorexique et s'est suicidée.
Qu'allez-vous faire avec l'argent récolté?
C. C.: On veut venir en aide aux gens mais je ne sais pas encore de quelle façon. Le côté médical on ne peut même pas y penser parce que c'est tous des cons! Le côté psy c'est pareil, ils sont plus malades que les malades. Le docteur Ruffaux, médecin en France spécialisé là-dedans. Cela fait 5-6 ans que j'essaie de le joindre. J'ai eu des rendez-vous téléphone avec lui, il ne m'a jamais rappelé. Ma fille a fait des dons, l'argent de la photo d'Italie a été pour une association qui s'occupait d'anorexiques. Mais ma fille n'a jamais reçu de remerciement. Par contre elle a essayé de joindre ce médecin pour qu'il s'occupe d'elle. Jamais réussi à le joindre. Le jour de l'annonce du décès qui est arrivée vers 19h en France, il était au journal de 20h. Depuis j'essaye de le joindre en vain. Et encore ce matin sur France 2 au journal, il y avait encore un reportage sur ce Dr. Ruffaux qui disait: 'J'invite toutes les anorexiques à venir me voir'. Elle avait aussi participé à l'émission «Droit de savoir» avec un spécialiste de Dijon. Le lendemain je l'ai appelé pour prendre un rendez-vous pour ma fille, j'attends encore son coup de fil… Donc je ne sais pas comment gérer le problème. Surtout qu'il y a une attente des gens qui étaient en contact avec Isabelle. Le jour où l'info est sortie, elle a reçu 3'800 mails sur sa boîte. Moi, j'ai reçu le mail d'une môme qui me disait: 'Je suis catastrophée, je ne fais que pleurer parce que ma mère est comme ça, je ne sais plus quoi faire. Qu'est-ce que vous pouvez faire? Venez me sauver. Maintenant je compte sur vous parce que j'appelais souvent Isabelle'.