GenèvePrison pour mineurs secouée par le sort réservé à un autiste
La sanction infligée à un jeune fait réagir au sein du Centre de détention et d’observation de la Clairière. Le Canton et un médecin répondent.

Genève manque de structures d’accueil pour ce type de cas.
LMSLe cas d’un jeune autiste secoue actuellement la Clairière. Le Centre de détention et d’observation pour mineurs, faute de structures spécialisées à Genève, accueille de plus en plus d’adolescents souffrant de graves troubles psychiques. Or, plusieurs intervenants jugent la prison inadaptée pour ce genre de profils. Ainsi, fin décembre et début janvier, un garçon qui bénéficie de permissions chez ses parents a fugué à deux reprises lorsque son père le ramenait à Satigny. Les deux fois, il a vite été retrouvé, puis a été sanctionné par la direction: 48 heures de confinement en cellule avec sursis assorties de tâche de nettoyage dans le premier cas, 25 heures sans sursis dans le second.
La question de la maltraitance
Ces sanctions mettent mal à l’aise certains collaborateurs. Ils s’interrogent sur leur sens, l’adolescent affichant de graves lacunes de compréhension. Il est ainsi décrit comme ne faisant pas de mal à une mouche, mais peinant à répondre aux questions qu’on lui pose, les répétant comme un perroquet. L’autisme de ce jeune le conduirait aussi à être terrorisé par le bruit et l’agitation. Un vrai problème vu la population qui l’entoure, agitée et bruyante. Educateurs et gardiens se sentiraient démunis face à ce type de pathologie.
«Dans une institution avec des règles, celles-ci ne peuvent pas être à géométrie variable. Il faut de l’équité. Mais le problème, c’est que ces règles et l’institution elle-même ne sont pas adaptées pour cet adolescent» avance-t-on. Dès lors, certains doutent: ce placement et l’isolement infligé qui en découle s’apparentent-ils à de la maltraitance?
Les explications du médecin
Le docteur Patrick Heller, médecin adjoint et responsable de l’Unité de psychiatrie pénitentiaire, sans s’exprimer sur le cas particulier, conteste toute maltraitance. Pour ce type de profil, «l’isolement est plutôt une prise en charge individuelle, le jeune n’est pas oublié dans un coin». Par ailleurs, il explique que les sanctions (qui sont du ressort de la direction pénitentiaire, pas du médical) sont individualisées. «L’équité n’implique pas forcément l’égalité.» Enfin, «lors d’un retour de fugue, les mineurs sont évalués». Si une sanction est appliquée, «il y a un suivi médical». Il précise à ce titre que depuis juillet, l’équipe médico-psychologique a été renforcée et que des infirmiers se trouvent sur site sept jours sur sept, de 7h à 21 h. Mais «si on a l’impression qu’un jeune est inapte à comprendre, que son état psychique est altéré ou qu’il est en crise aiguë, on doit parfois l’hospitaliser».
Pénurie de lieux adaptés
D’une manière générale, Patrick Heller indique que la plupart des jeunes présents à la Clairière sont passés par l’hôpital, mais n’ont pas vocation à y rester, celui-ci étant centré sur «la gestion des crises», et non du suivi stationnaire. Il précise par ailleurs qu’en effet, le canton manque de structures post-observation pour les profils mentaux sévères. «Cela ne date pas d’aujourd’hui. A 80%, les jeunes présents à la Clairière souffrent de troubles psychologiques et sont passés par diverses institutions qui ne veulent plus ou ne peuvent plus les accueillir.» Il estime néanmoins que le personnel de la Clairière est très compétent, «et n’a pas d’équivalent pour faire face à des situations aussi complexes». Enfin, il note que l’établissement ne peut refuser un jeune, la décision de placement étant du ressort de la justice.
Balle renvoyée aux juges
L’Office cantonal de la détention (OCD), via son porte-parole Laurent Forestier, explique qu’à la Clairière, l’application des sanctions implique que le mineur soit entendu. Il s’agit notamment qu’il puisse «faire valoir son appréciation de l’enjeu». Son audition par la direction permet aussi «de vérifier son état d’esprit et sa capacité à se déterminer. Le moindre indice qui ferait état d’une incapacité de discernement serait considéré comme nécessitant une évaluation médicale d’urgence, pour déterminer le bien-fondé d’une sanction.» L’OCD précise que l’absence de discernement exclut «toute sanction privative ou restrictive de contacts ou d’activités communautaires». Quant à savoir si le placement d’un jeune allergique au bruit à la Clairière est adéquat et si, in fine, la pénurie de lieux adaptés à certains profils ne génère des situations de maltraitance, l’OCD estime qu’il ne lui appartient pas de se prononcer, dès lors que «le placement des mineurs relève des autorités judiciaires», et que la Clairière a l’obligation de s’y plier.
Des mois de crise
La Clairière affronte une situation de crise depuis plusieurs mois. Le personnel éducatif est notamment à bout. les éducateurs du secteur «observation» ont ainsi fait grève durant trois jours entre novembre et décembre. Minés par les absences et donc le sous-effectif, ils s’opposent à un horaire prévoyant des plages de onze heures de travail, au lieu de huit. Les grévistes jugent cette durée trop longue en raison de la charge émotionnelle qu’ils subissent, alors qu’ils sont confrontés à de plus en plus de violence, qu’ils doivent accueillir davantage de mineurs souffrants de troubles psychologiques, sans compter la problématique particulière des mineurs non-accompagnés. Le Département de la sécurité a refusé d’entrer en matière.