Grandvaux (VD)«Le mobile, je l'appelle le rêve de Staline»
De passage en Suisse pour des conférences, Richard Stallman, le pape du logiciel libre, encourage à se détourner progressivement des «logiciels privateurs».
Président de la Free Software Foundation, Richard M. Stallman, aussi connu sous les initiales rms, nous a ouvert la porte de la chambre qui l'accueille ces jours en Suisse, où il doit donner plusieurs conférences gratuites sur le thème de la liberté sur internet à l'ère des GAFA. Cofondateur du mouvement du logiciel libre et du projet GNU, qui a notamment donné vie au système GNU/Linux, au navigateur web Firefox, ou encore à Wikipédia, il défend depuis 35 ans les «droits humains» des internautes contre la privation de liberté.
Mais qu'entend-il par logiciel libre? Il s'agit du «logiciel qui respecte la liberté et la communauté de ses utilisateurs. Les utilisateurs ont le contrôle séparément et collectivement dans n'importe quel groupe du programme, de comment il fonctionne et ce qu'il fait. Sans ce contrôle, c'est le programme qui a le contrôle des utilisateurs et le propriétaire du programme qui a le contrôle du programme privateur de liberté. Il a produit un système de pouvoir injuste du propriétaire sur l'utilisateur», explique l'activiste américain âgé de 66 ans. «Depuis 35 ans, nous avons construit un monde libre de logiciels libres. Nous pouvons faire les choses essentielles informatiques sans utiliser jamais un programme privateur mais il reste beaucoup à faire», avoue-t-il.
Les quatre libertés fondamentales
Et de rappeler les quatre libertés fondamentales du logiciel libre: «La liberté 0 est d'exécuter le programme comme vous voulez, pour n'importe quel but. La liberté 1 est d'étudier le code source du programme et de le changer pour que le programme fonctionne comme vous voulez. La liberté 2 est de faire des copies exactes pour les donner ou vendre aux autres quand vous voulez et la liberté 3 est de faire des copies de tes versions modifiées pour les donner ou vendre aux autres, quand vous voulez. Inévitablement une entreprise a le droit d'utiliser ce programme pour faire quoi que ce soit même si je déteste ce qu'une entreprise fait. Il faut défendre la liberté de le faire, comme il faut défendre la liberté de la parole.»
Quant on lui rappelle que la grande majorité des serveurs des géants de la tech, contre qui notamment il se bat, fonctionnent avec des logiciels libre, il répond: «Google utilise beaucoup notre système d'exploitation GNU avec le noyau Linux et c'est ironique. Mais est-ce qu'il serait mieux que Google utilise Windows ou macOS? Evidemment non. Que Google perde le contrôle de sa propre informatique ne serait pas une amélioration pour nous.»
Les ennemis du mouvement, ce sont «les fabricants d'ordinateurs qui incorporent des périphériques dont le mode d'emploi est secret», mais aussi «les sites web qui refusent de communiquer avec le visiteur à moins de lui envoyer des programmes privateurs dans les pages mêmes», explique l'activiste qui considère tous les programmes privateurs comme du maliciel.
«Il faut d'abord refuser d'être utilisé par Facebook. Facebook n'a pas d'utilisateurs mais plutôt des utilisés. Je refuse d'en être un», affirme le militant. «Il faut remplacer Facebook par d'autres services qui agissent différemment. Je propose d'avoir un service qui propose de trouver d'autres gens s'ils veulent être trouvés et rien de plus.» Un site qui pourrait être subventionné par l'Etat, propose-t-il.
Protéger l'anonymat
«Pour éviter de devenir une autre Chine, il faut interdire les systèmes qui accumulent des données personnelles. Il faut protéger l'anonymat.» Et de dénoncer le traçage des gens en prenant un exemple suisse. «Ils ont fait un changement dans les pass de trains en Suisse. Avant il y avait un pass qui démontrait que tu avais payé. Maintenant le pass doit être lu par un système informatique qui enregistre quel train tu as utilisé. C'est tyrannique.»
«Je l'appelle le rêve de Staline»
C'est justement pour éviter d'être tracé qu'il dit ne pas utiliser de téléphones portables. «Tout téléphone portable est tracé dans ses mouvements et peut être converti à distance en dispositif d'écoute des conversations. Je l'appelle le rêve de Staline et je refuse d'en porter un.» Et en cas de réel besoin, il utilise les téléphones portables des autres pour appeler ou envoyer un SMS.
«Nous sommes peut-être les Suisses de l'internet»
Et de taper aussi sur le service Uber, qu'il qualifie de «monstre injuste» parce que la plateforme «exige que les utilisateurs s'identifient et exécutent un programme privateur. Je refuse l'un et l'autre, donc je n'utilise jamais des voitures d'Uber, ni de Lyft, ni de n'importe quelle entreprise qui m'utilise également. Pour que la liberté continue, il faut résister contre les injustices. Il faut plus valoriser la liberté que la commodité. La Suisse existe parce que le peuple s'est défendu contre l'armée des aristocrates pendant des siècles. Nous sommes peut-être les Suisses de l'internet.»
Son conseil: commencer à trouver des alternatives aux programmes privateurs, surtout ceux qui ont un effet de réseau. «Si tu utilises Skype, un programme privateur qui espionne, pour communiquer avec les autres, tu les obliges à utiliser Skype. Tu rends plus difficile qu'ils s'échappent de Skype par ton habitude de communiquer avec eux comme ça.»
S'il n'avait qu'un seul message à faire passer, ce serait qu'«il faut défendre la liberté à tout prix. Avec cette idée est née la Suisse. Avec cette idée est né mon pays aussi» (ndlr les Etats-Unis). Et de terminer sur l'un des nombreux jeux de mots, qu'il connaît dans plusieurs langues et qu'il se délecte à partager: «J'imagine qu'un jour l'Etat dise: dorénavant tout le monde doit porter un grand fruit comme symbole identificateur et ce sera la "pass-tech"».